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ISLANDE : laisser les banques faire faillite pour sortir de la crise

Iceland holds referendum on repayment

L’histoire de l’Islande ces deux dernières décennies illustre la possibilité de redresser l’économie et la démocratie d’un pays en s’affranchissant du Diktat financier.

En effet, en refusant de payer les dettes contractées par les banques privées, l’état et les citoyens islandais ont ouvert une voie dont de nombreux pays pourraient s’inspirer…Voie ayant aboutie à la mise en place d’une constituante venant du peuple et actant la mise en faillite des banques jugées responsables de la crise.

Quand bien même cette démarche semble a priori plus aisée à mettre en oeuvre dans un pays de 300 000 habitants que de 60 millions, l’Audible tient à détailler les événements l’ayant permis.

 D’un essor paisible au chaos financier.

 Pendant 800 ans sous tutelle norvégienne, puis danoise, l’Islande est une république parlementaire indépendante depuis 1944.  Le pays vit essentiellement des industries de la pêche (environ 60% de ses revenus à l’exportation) et de l’aluminium.

Entre1970 et 2001, l’Islande adhère successivement à l’Association Européenne de Libre-Échange (AELE), l’Espace Économique Européen (EEE) ou encore la convention de Schengen. En 2007, l’Islande possède l’indice de développement humain (IDH) le plus élevé au monde, son taux de chômage y est symbolique (2,9%) tout comme le poids de sa dette publique (22% du PIB).

Pourtant, le 14 octobre 2008 l’indice boursier islandais chute de 76% dès l’ouverture des cours. Les échanges sont suspendus pendant 3 jours. La couronne islandaise perd, entre le 1er septembre et le 9 octobre 2008,  60% de sa valeur face à l’euro et le pays est déclaré en phase de faillite virtuelle.

Comment une situation aussi extrême et brutale a-t-elle pu survenir ? Comment la richesse d’un pays peut-elle se trouver à ce point dévaluée en l’espace de quelques mois ? Cette question est valable pour nombre d’autres entités durant cette même période et l’Islande, en considération de sa taille réduite, offre un exemple éclairant pour se confronter aux origines d’une crise financière.

David Oddson a été le 1er Ministre de l’Islande du 30 avril 1991 au 15 septembre 2004. Il a été par la suite gouverneur de la banque centrale islandaise d’octobre 2005 à mars 2009. En tant que 1er Ministre il s’est distingué par une politique agressive de dérégulation de l’économie islandaise, se traduisant par de nombreuses privatisations, à commencer par l’industrie de la pêche,  ou encore des baisses considérables des taxes aux entreprises (de 48 à 18%).

Ainsi en 2003 les trois principales banques islandaises (Kaupthing, Landsbanki et Giltnir) se retrouvaient entièrement privatisées et jouissaient de capacités d’emprunt sur les marchés internationaux quasi-illimitées. Dans le même temps les taux d’intérêts promis par le gouvernement islandais aux investisseurs locaux étaient montés jusqu’à 15%, afin de favoriser l’afflux de liquidités permettant de considérables emprunts.

En l’espace de 5 ans ces trois banques, en empruntant sur les marchés internationaux, augmenteront leurs capitaux à hauteur de 120 milliards de dollars, soit 10 fois le PIB islandais actuel.

 En 2006 survient une première alerte, par l’intermédiaire de l’agence de notation Fitch, celle-ci dégradant la note de la dette publique islandaise. Les dépôts des islandais ne suffisent plus à garantir les crédits contractés par les banques sur les marchés internationaux qui proposent alors leurs services aux autres pays. Landsbanki crée ainsi une filiale en ligne, Icesave,  promettant 6% d’intérêt en moyenne, destinée spécialement aux anglais allemands et hollandais. Cette opération leur permet de lever des fonds auprès de 300 000 britanniques et 120 000 hollandais ainsi qu’auprès de plus de 100 entreprises ou institutions britanniques (dont les universités d’Oxford et de Cambridge).

Attirer de nouveaux investisseurs en leur promettant un taux d’intérêt alléchant dans le seul but de rembourser les intérêts précédemment contractés par le même type de méthode, est un mécanisme financier malsain, et déjà advenu à différentes reprises (crise de 1929), connu sous le nom de pyramide de Ponzi. Une fois le mécanisme expliqué n’importe quel adolescent averti serait capable de le déceler aisément.

Or de la même manière que personne n’avait rien vu venir de la pyramide de Ponzi de Madoff outre atlantique, les institutions censées contrôlées les activités des banques islandaises, l’entreprise d’audit américaine KPMG et l’autorité des marchés financiers locale, n’ont rien vu venir des risques excessifs pris par les banques islandaises et ce jusqu’en octobre 2008, date marquant le début de la fin.

A l’automne 2008, les robinets du crédit se ferment et la crise s’abat sur le pays. Les 3 principales banques qui détenaient des actifs équivalant à 923% du PIB islandais, criblées de dettes, font faillite entre le 29 septembre et le 6 octobre 2008 et sont nationalisées.

Fin octobre 2008 le gouvernement du Royaume-Uni fait appel à une section du «  Anti-Terrorism Crime and Security Act legislation » voté en 2001 pour autoriser le gel d’avoirs britanniques dans les banques islandaises afin de garantir le remboursement de leurs dettes.

L’association entre Islande et terrorisme crispe sensiblement le peuple islandais. Après une certaine période de tension un projet d’accord se met en place…Les accords Icesave

Réactions et solutions du peuple islandais :

En octobre 2008 l’Islande reçoit l’aide du FMI, à hauteur de 2,25 milliards d’euros, payable en plusieurs fois, l’institution exigeant en échange, comme à son habitude, un plan d’austérité pour 2 ans prenant effet en janvier 2009 afin de garantir la solvabilité de l’état islandais.

Ce dernier événement a pour conséquence une manifestation historique (le peuple islandais n’ayant jamais manifesté ou presque depuis 1944) le 10 octobre devant la banque centrale islandaise. La revendication des manifestants est limpide : le départ du gouverneur David Oddson.

Le 14 novembre 2008, sous la pression de l’Union Européenne, le gouvernement accepte d’indemniser 320 000 clients d’Icesave à hauteur de 20 887€ par personne. Le pays étant peuplé de 320 000 âmes le poids de ce remboursement pour chaque islandais est aisément calculable.

Cet engagement généreux de l’état islandais a représenté, aux yeux du peuple islandais, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Déjà excédé par les connivences entre pouvoir politique et financier (deux des trois plus grandes banques privatisées ont été vendues à des proches du pouvoir exécutif) le peuple islandais refuse de payer la facture laissée par ces dernières à l’état : les islandais manifestent tous les samedis pendant 17 semaines consécutives.

Le 26 janvier 2009, le 1er ministre Haarde présente la démission immédiate de son gouvernement. Pour la 1ère fois depuis 1926 un gouvernement non affilié aux deux principaux partis politiques islandais est mis en place.

Les manifestants revendiquaient entre autre la réécriture de la constitution islandaise. Cette revendication est prise en compte rapidement par le gouvernement fraîchement élu qui met en place les processus devant aboutir, sous 18 mois, à la mise en place d’une assemblée constituante composée de représentants de la société civile (voir ci-après).

Bien que le gouvernement ait changé, l’indemnisation des clients Icesave par l’état islandais revient rapidement sur le devant de la scène. Le 5 juin 2009 un accord est signé dans ce sens entre l’Islande, le Royaume-Uni et les Pays-Bas. Plutôt que les 6 milliards d’euros initialement prévus, l’accord nouvellement signé ne prévoit qu’un remboursement de 3,8 milliards d’euros, ce qui représente encore, tout de même, 30% du PIB islandais. L’accord est voté et accepté en deux temps par l’Althing (parlement islandais), les 28 août et 30 décembre 2009.

Néanmoins, devant la multiplication des manifestations contestant à nouveau le bien fondé de ces accords Icesave, le président Grímsson estime ne pas pouvoir signer le texte sans demander l’avis de son peuple et annonce la tenue d’un référendum à cet effet.

Les résultats de ce référendum, tenu le 6 mars 2010, sont sans appel : 93% des votants refusent l’accord Icesave, 2% seulement l’acceptant. Le FMI suspend son prêt.

 L’année suivante un nouvel accord est proposé, dont le but reste invariablement le même : l’indemnisation des clients Icesave par l’état islandais. Les délais prévus sont plus importants, et le montant moindre (2,7 milliards plutôt que 3,8). L’accord est à nouveau accepté par l’Althing…et à nouveau le président Grímsson décide de consulter le peuple pour acter sa ratification.

Le référendum se tient le 9 avril 2011. La veille la télévision islandaise annonce une large victoire du oui, plus de 60%. Pourtant les résultats sont autres, 57% des islandais refusant à nouveau cet accord Icesave « light ».

L’Islande termine l’année avec une croissance de 2,1% et une perspective de 3% pour 2012.

En parallèle de ce bras de fer historique entre finance et intérêt populaire s’étalant sur 15 mois, les islandais mettaient en place un système sans précédent de consultation citoyenne visant à l’établissement d’une nouvelle constitution….

Une assemblée constituante citoyenne :

Peu de temps après l’élection du nouveau gouvernement début 2009 un échantillon de 1000 personnes sélectionnées au hasard dans la limite des contraintes d’âge, de sexe et de répartition territoriale réfléchissent, l’espace d’une journée, aux grands contours dans lesquels devra s’inscrire la constituante. Il en ressort la nécessité de voir cette constitution écrite par le peuple et voté par le peuple via un référendum. Le pays étant massivement connecté à internet l’option d’une vaste consultation en ligne est apparue comme une évidence.

500 citoyens se proposent pour composer l’assemblée constituante. 25 seront élus par leurs pairs.

Les travaux s’étalent d’avril à juillet 2010 et aboutissent à 323 propositions. S’ensuit de longs mois d’interaction citoyenne sur la toile (principalement via les réseaux sociaux) aboutissant à une proposition de texte composée de 114 articles et voté unanimement par les 25 membres du conseil constitutionnel. Ce texte ratisse de nombreuses thématiques résumées dans son préambule « « Nous, peuple d’Islande, souhaitons créer une société juste offrant les mêmes opportunités à tous. Nos origines différentes sont une richesse commune, et ensemble nous sommes responsables de l’héritage des générations : la terre, l’histoire, la nature, la langue et la culture. L’Islande est un Etat libre et souverain, dont la liberté, l’égalité, la démocratie et les droits humains sont les piliers. »

Il est accepté par référendum le 20 octobre par 65% des islandais.

Bémols et perspectives

Bien que ce processus de constituante citoyenne n’ait pas d’équivalent dans les démocraties modernes, certains éléments peuvent laisser à penser que la révolution pourrait être édulcorée.

Tout d’abord la constitution, pour être définitivement ratifiée, devra être acceptée par l’Althing. D’autre part l’efficacité de la structure censée condamner les fautifs à l’origine de la crise islandaise pose question. A ce jour, alors que les faits remontent à plus de trois ans, quatre condamnations seulement ont été prononcées, à l’endroit notamment de dirigeants de la banque Byr, ceux-ci écopant de 4 ans et demi de prison, ou encore à l’encontre de l’ancien président de la banque Kaupthing condamnée à rembourser 3,2 millions d’euros à l’état islandais et voyant ses avoirs gelés. Cela paraît trop peu aux yeux de nombre d’islandais, surtout que David Oddson, considéré, au regard des fonctions qui étaient les siennes, comme le principal responsable aux yeux du peuple, n’a pas du tout été inquiété jusqu’alors. Pire il est même devenu rédacteur en chef du principal quotidien de Reykjavik… « Un peu comme si on avait nommé Nixon à la tête du Washington Post pendant le Watergate » souligne le Monde Diplomatique.

 Néanmoins l’histoire de l’Islande ces derniers années offre un exemple unique et rafraîchissant de prise en main par les citoyens du destin de leur pays. Il est courant ici et là d’entendre qu’il est impossible de s’en inspirer dans un pays comme la France voire à l’échelle de l’UE au prétexte du trop grand nombre d’habitant.

Pourtant avant d’affirmer qu’il est impossible d’écrire une constitution de manière collective entre plusieurs millions d’habitants, peut-être faudrait-il déjà commencer par étudier la faisabilité de la chose…ce qui est loin d’être à l’ordre du jour au sein des pays membres de l’Union Européenne.

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Un commentaire sur “ISLANDE : laisser les banques faire faillite pour sortir de la crise”

  1. aspect économique | Pearltrees

    […] ISLANDE : laisser les banques faire faillite pour sortir de la crise L’histoire de l’Islande ces deux dernières décennies illustre la possibilité de redresser l’économie et la démocratie d’un pays en s’affranchissant du Diktat financier. En effet, en refusant de payer les dettes contractées par les banques privées, l’état et les citoyens islandais ont ouvert une voie dont de nombreux pays pourraient s’inspirer…Voie ayant aboutie à la mise en place d’une constituante venant du peuple et actant la mise en faillite des banques jugées responsables de la crise. Quand bien même cette démarche semble a priori plus aisée à mettre en oeuvre dans un pays de 300 000 habitants que de 60 millions, l’Audible tient à détailler les événements l’ayant permis. […]

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