Le coté obscur des lumières

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En France, devant la multiplication effrénée du nombre d’experts économistes se prenant pour de véritables empereurs en leur royaume, adorateurs de l’ultra libéralisme, il est un fait que l’économie politique a triomphé de la philosophie politique. Mais Aristote ne disait-il pas que « si l’économie se mêle de politique, on supprime la liberté » ? Dans l’ordre normal des choses, l’économie devrait être subordonnée à la politique et non l’inverse. Actuellement, on marche donc sur la tête en étant convaincu que c’est la seule solution. La situation de notre société est pourtant issue d’un combat ayant commencé à la fin du XVIIe siècle et qui s’est achevé à la fin du XXe siècle. En trois siècles, l’économie politique a fini par avoir raison de la philosophie politique. L’Angleterre et les Provinces Unies (aujourd’hui les Pays-Bas) ont vaincu la France et la Germanie (aujourd’hui l’Allemagne). La pensée néerlandaise et anglo-saxonne a contaminé la France et l’Allemagne. Comment en est-on arrivé là ?
En 1600, l’Angleterre élisabéthaine invente la bourse. Au moment où Louis XIV déclare la guerre aux Provinces Unies en 1672, ceux-ci sont déjà une puissance économique de premier plan reposant sur les lois du « libre commerce » comme on disait à l’époque. Mais le puissant Roi Soleil commet l’erreur de ne pas faire le siège d’Amsterdam et provoque l’enlisement du conflit qui mènera l’Europe à une inquiétante paix armée qui débouchera sur la Guerre de la Ligue d’Augsbourg puis la Guerre de Succession d’Espagne. Le Prince d’Orange, Guillaume devient vite stathouder de Hollande et n’a alors qu’une idée : écraser le Royaume de France par tous les moyens. En 1688, Guillaume d’Orange envahit le Royaume d’Angleterre et met à bas le Roi Jacques II Stewart, allié de la France. Louis XIV n’a pas réagi à temps. La pensée libérale néerlandaise va alors fusionner avec la pensée anglo-saxonne, créant ainsi un monstre qui dévorera bientôt tout sur son passage. En 1715, à la mort de Louis XIV, Philippe II d’Orléans, préfère saborder ce qu’il restait de notre flotte pour préserver la paix avec l’Angleterre. Le Régent craignait alors une alliance entre Philippe V d’Espagne, dernier fils de Louis XIV en vie avec l’Angleterre. La politique d’André-Hercule de Fleury, troisième Principale Ministre de Louis XV ne fait que retarder l’échéance d’une nouvelle guerre avec la Perfide Albion qui coule sans vergogne en temps de paix les vaisseaux de ligne de la Marine Royale entre 1740 et 1744. C’est à cette époque que Montesquieu, philosophe des Lumières publie L’Esprit des Lois dans lequel il vante les mérites du « doux commerce » à l’anglaise qui apaise les mœurs. Voltaire dans Les Lettres Philosophiques en 1730 avait pourtant fait remarquer le peu de remords des « marchands de canons ». Mais le courant des Lumières est guidé par l’idée britannique que libéralisme politique et libéralisme économique vont de pair. Jean-Jacques Rousseau dénonce pourtant comme Thomas Hobbes avant lui le caractère immoral de la pensée économique libérale : « l’Homme est un loup pour l’Homme » et on en revient à la « loi du plus fort ».
A contrario, l’anglais Adam Smith en 1776 dans ce livre-référence pour bon nombre d’économistes encore aujourd’hui, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, défend le caractère immoral de la pensée anglo-saxonne libérale. Après tout, « ce n’est pas de la bienveillance du boucher que nous attendons notre dîner. » Autrement dit, soyez les plus égoïstes du monde et par le mécanisme de la « main invisible », des lois du Marché bienveillant, vous contribuerez à l’intérêt général. « La somme des intérêts particuliers donne le bien général. » Intérêt et moral ne forment donc plus qu’un.
Devant ce dangereux argumentaire, seul le philosophe prussien Emmanuel Kant s’oppose catégoriquement à la philosophie smithienne. Dans Les Fondements de la Métaphysique des Mœurs puis la Critique de la Raison Pratique, il répond à Adam Smith en expliquant que l’intérêt et la morale sont deux choses radicalement différentes et opposées. L’intérêt répond à la loi de « l’impératif hypothétique » alors que la morale répond à la loi de « l’impératif catégorique ». La morale est régie par deux maximes de l’impératif catégorique : « Agis de telle façon autant que faire se peut que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle » et « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse à toi-même ». Friedrich Fichte, disciple de Kant reprendra quelques temps cette pensée à son compte après la mort du philosophe en 1804. Mais lors de la Révolution Française les erreurs des généraux de la Convention laissant leurs troupes massacrer la population du Saint Empire Romain Germanique et la politique d’occupation de Napoléon Ier eurent finalement raison de la pensée kantienne. La défaite finale de l’Empereur des Français à Waterloo, le 18 juin 1815 ouvrit la voie à l’incursion massive de la pensée anglo-saxonne en France. La Révolution avait déjà permis l’arrivée au pouvoir de la bourgeoisie, comme le montre Michel Vovelle, en entérinant la suppression du droit de grève avec les lois Le Chapelier et Allarde, ainsi que des biens communaux en passant par la libéralisation définitive du commerce du grain. La bourgeoisie française est alors acquise à la pensée anglo-saxonne. Ce qui ne va cesser de se renforcer au XIXe siècle, même si Charles X voulait encore envahir l’Angleterre en 1830. Le régime de Louis-Philippe Ier, dernier roi des Français, fasciné par l’Angleterre, avait comme devise « Enrichissez-vous », selon le mot du Principal Ministre François Guizot. La Monarchie de Juillet a entrainé l’émergence de la lutte des classes entre la bourgeoisie et la classe ouvrière avec l’essor de la Révolution industrielle. La philosophie marxiste se développe à cette époque et se construit en réaction avec les excès du capitalisme libéral sauvage du XIXe siècle inventé par la pensée anglo-saxonne. Pourtant en 1867, Napoléon III a créé un éphémère « Bureau de l’Internationale Socialiste » en tentant vainement de mettre en place des réformes sociales. Le Second Empire en fin de course devait permettre un retour du pouvoir en faveur de la politique face à une économie toute puissante. Mais il a été débordé par les bourgeois acquis au libéralisme économique sans intervention de l’Etat d’un côté et de l’autre, par les exigences toujours plus accrus des ouvriers marxistes demandant toujours plus à un régime sur le déclin. Après la chute du Second Empire, en septembre 1870, la Troisième République arrive au pouvoir en grande partie grâce aux tenants de la colonisation et aux bourgeois partisans d’un capitalisme sauvage régi par la seule loi du Marché sans intervention intrusive de l’Etat.

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