Les Barbouilleurs au Tribunal

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Note de l’Audible : A la date où nous publions cet article, le jugement a été rendu, et six « barbouilleurs » ont été condamnés à des amendes allant de 100 à 250 euros pour dégradation ayant entrainé un « dommage léger ».

Six membres du collectif des Déboulonneurs comparaissaient devant le Tribunal de grande instance de Paris le 8 octobre 2012. Leur chef d’accusation ? « Dégradation de biens privés en réunion ». Cette plainte fait suite à une opération de « gribouillage » d’écrans publicitaires qui s’est déroulée le 28 janvier 2011 à Paris.

« Les écrans à cristaux liquides, ni dans le métro, ni ailleurs… »

« Stop pub »,« Non merci ! », « RATP vendue à la pub »,« Libérons l’espace public de la pub » : tels sont les slogans que les usagers du métro parisien ont pu lire en janvier 2011, brancardés par les membres du collectif des Déboulonneurs. Ce mouvement militant spécialisé dans le barbouillage d’écrans publicitaires a ainsi frappé fort pour sa cinquantième action dans la Capitale. Les « barbouilleurs », comme ils se nomment eux-mêmes, ont ainsi souhaité porter l’attention sur l’omniprésence de la publicité et le développement du neuromarketing dans notre société contemporaine.

Le collectif, qui se veut organisateur d’événements citoyens et non-violents, décide donc le 28 janvier 2011 d’organiser une manifestation place de l’Opéra, dans le 9ème arrondissement de Paris. Entourée des forces de l’ordre, une centaine de manifestants se joint aux militants. Aucun incident n’est à déplorer. Le cortège se dirige alors à la station de métro Auber où la RATP (Régie Autonome des Transports Parisiens, ndlr) vient d’installer de nouveaux écrans à cristaux liquides (ACL). Des affiches dénonçant la trop grande présence de publicités dans l’espace public sont alors collées sur les nouveaux panneaux numériques.

L’action, relayée sur le site internet du collectif (www.deboulonneurs.org, ndlr) est claire et concise : « Les écrans à cristaux liquides, ni dans le métro, ni ailleurs… ». Suite à cette manifestation, six membres du collectif des Déboulonneurs comparaîtront le lundi 8 octobre prochain pour « dégradation de bien privés en réunion ».

Pourquoi viser l’affichage publicitaire urbain ?

Pour Raphael Jolly, un des membres du collectif, il tout s’agit simplement de montrer « une désobéissance civile dont l’action est revendiquée ». Ainsi, les militants anti-publicité demandent à la RATP le retrait de tous les écrans numériques déployés sur les quais du métro, en rappelant par ailleurs que la place de la publicité dans un espace public doit faire l’objet d’une concertation avec tous les membres concernés, dont les citoyens, premières « victimes » de ce « harcèlement permanent ».

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De plus, le collectif des Déboulonneurs souhaite la mise en place d’une politique municipale adaptée et respectueuse des citoyens. Parmi les demandes énoncées, l’interdiction des panneaux publicitaires numériques, ainsi que l’installation de bâches géantes sur les devantures des centres commerciaux ou sur les immeubles en chantier. Les membres du collectif considèrent également comme négatif l’impact de cette « pollution visuelle » sur les usagers des transports en commun, déjà « saturés de publicité ».

D’autre part, d’un point de vue énergétique, ces nouveaux écrans publicitaires numériques émettent dix fois plus de CO2 qu’une affiche normale au format 4×3. Les militants anti-publicité s’inquiètent également de l’expansion du marketing et de l’observation des habitudes de consommation des citoyens. En effet, des « capteurs espions […] analysent et comptabilisent le sexe, l’âge et le comportement des usagers », afin de cibler les publicités à diffuser.

La prolifération des affichages publicitaires, responsable des comportements de surconsommation

Il est vrai, dès lors, que nous sommes en droit de nous interroger sur cette publicité omniprésente et envahissante. Comme l’indique le collectif, actuellement 1.200 écrans publicitaires ont été installés dans les couloirs des transports publics franciliens et dans les grandes agglomérations en Province. En novembre 2011, une étude réalisée par l’institut TNS SOFRES montrait déjà que 81% des sondés considéraient la publicité comme envahissante, 57% comme agressive, et 53% comme dangereuse.

Les affichages publicitaires pullulent de plus en plus dans nos environnements quotidiens : à la radio, à la télévision, sur les affiches, dans les rues ou aux caisses des centres commerciaux; inconsciemment les messages marketing nous influencent. C’est par ailleurs ce qu’affirment de nombreux chercheurs en sciences cognitives et sociales, qui dans un article publié en juin 2012, dénonçaient des « mécanismes » qui « porte[nt] atteinte à certaines libertés de l’individu », tout en insistant sur les « effets nocifs » qu’ont les messages publicitaires « sur la société en termes de santé publique (surcharge cognitive, stress, obésité…) ». Le phénomène de la publicité n’est pas récent, les années d’après guerre ont vu émerger une société de consommation. Avec la multiplication des écrans numériques, nos yeux sont automatiquement attirés par les images, les couleurs, les messages qui défilent. Le secteur publicitaire développe l’idée que nos besoins évoluent : il faut, par conséquent, posséder le dernier appareil électronique, le dernier modèle de voiture.

Une révision du cadre législatif souhaitée

Comme le déclare Rafael Jolly, l’objectif est de « sensibiliser les politiques », de faire changer les choses dans la mesure où il n’y a « rien de concret dans la loi ». « Un état de nécessité présentant un danger immédiat et grave » sera demandé par leur avocat lors de l’audience. Il convient d’insister sur cette absence de consultation des citoyens dans cette politique municipale urbaine dont ils sont les premières victimes. C’est ce que souhaitent les militants : avoir le soutien de la population afin de créer une jurisprudence. Dans ce conflit bilatéral opposant les publicitaires au collectif, le cadre législatif fait l’objet de toutes les attentions.

D’une part, l’argument principal avancé par les publicitaires est le respect de la liberté d’expression. Instaurée constitutionnellement par l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, la « libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre à l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi ».

D’autre part, le point soulevé par le collectif des Déboulonneurs est le droit pour les citoyens à une liberté de non-réception, décrite également comme la « liberté de ne pas recevoir les informations commerciales lorsqu’on se promène dans l’espace public ». Réelle pollution visuelle, la publicité a envahi le paysage français et pèse sur le cadre de vie des citoyens qui dénoncent une politique publique en faveur du lobby de la publicité. Une réforme législative avec la mise en place d’un véritable débat public serait donc souhaitable afin de satisfaire les parties en présence. En attendant la suite du procès, Rafael Jolly s’est dit « très frileux » quant au verdict à venir et espère une relaxe. Les prévenus risquent 75.000 euros d’amende et cinq ans d’emprisonnement. Il s’agit du vingtième procès des membres du collectif des Déboulonneurs, créé en 2005.

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