OTAN et Hollande : on avait sans doute mal compris

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Au sommet de Chicago en mai dernier la France s’est intégralement alignée sur les orientations de l’OTAN alors que François Hollande les avaient contestées avant et pendant la campagne électorale.

 Lors du sommet de l’OTAN qui s’est tenu à Lisbonne en 2010, Nicolas Sarkozy avait accepté que figure parmi  les projets de l’organisation la création d’un bouclier antimissile. Le  Congrès américain avait déjà statué sur cette question en votant  le  National Missile Defense Act de 1999, programme visant à assurer la  défense des Etats-Unis par le déploiement d’un système de boucliers  destinés à protéger leur territoire et celui de leurs alliés. Pour le  volet européen de l’affaire, l’idée est officiellement de protéger  l’Europe de tirs provenant du Moyen-Orient et notamment d’Iran. On  comprend que la Russie voie  dans l’installation de tels missiles en Roumanie et en Pologne une  menace directe à ses frontières, dans la mesure où elles peuvent très  aisément être transformées en armes agressives contre ses intérêts  nationaux. Seule la direction du tir donne en effet à ce type d’armes  une vocation défensive ou offensive. Le système est déjà largement entré  en vigueur, notamment en Europe avec  l’envoi en Méditerranée et en Mer Noire de bâtiments de guerre  officiellement destinés à intercepter d’éventuels missiles dirigés  contre les Etats membres de l’OTAN.

Ce dispositif,  lancé en 1957, amplifié par Ronald Reagan en 1983 (projet IDS), enterré  en 1993, puis finalement ratifié à l’unanimité par la chambre des  représentants en 2009 (National Missile Defense Act)   a donc été avalisé par l’OTAN en 2010 sur injonction de ses promoteurs  avec le double objectif de lui donner une légitimité internationale face  à la menace latente de la Chine et de la Russie d’une part,  et d’en faire financer une partie du coût aux européens d’autre part. En arrière plan, comme le soulignait déjà en 2001 Paul Quilès dans un rapport parlementaire le but est surtout de favoriser quatre entreprises américaines de première importance : « Lockheed Martin, Boeing, Raytheon et TRW,   Elles bénéficient de 60 % des crédits alloués par le Pentagone pour  ce  programme. […] les industriels n’ont pas ménagé leurs efforts  pour  favoriser la défense anti-missile et un système d’influence impliquant  les congressistes, les industriels et les militaires existe sur ce  programme dont le coût a été évalué entre 50 et 60 milliards de dollars.« 

Lors  du sommet de l’OTAN de Chicago des 20 et 21 mai 2012, François HOLLANDE  tout juste élu a donné son accord pour le lancement de la première  phase du programme, justifiant sa position en arguant de  « nécessité pragmatique » (sic). Il s’était pourtant montré critique à  l’égard de cette stratégie pendant la campagne électorale : « Je suis réticent à l’égard de cette évolution, affirmait-il.  La première raison, c’est que nous n’avons aucune possibilité de  participer industriellement à cette affaire et deuxièmement ça met en  cause l’idée même de la dissuasion » (I>télé / 12 avril 2012).  Ironie supplémentaire, comme le note Jean-Luc Mélenchon sur son blog,  M. Hollande faisait partie de la commission parlementaire de 2001 qui  avait durement critiqué ce projet et le cadre de sa mise en oeuvre.

Il  justifie son revirement par le fait que ses réserves à l’égard du  projet de bouclier antimissile ont été levées. Il n’en est rien. Le  sommet de Chicago de 2012 a décidé du lancement de la première phase  opérationnelle du projet. Il n’a absolument rien modifié des  orientations arrêtées en 2010 à Lisbonne au sujet du concept  stratégique. Examinons précisément ce qu’il en est.

 La maîtrise des coûts  : c’est précisément parce que les coûts d’un tel projet sont inconnus –  une part importante des technologies employées sont en phase de mise au  point sans que l’on sache exactement les dépenses de développement  qu’elles vont induire – que les Etats Unis cherchent à en faire  supporter le financement pour partie à l’Europe. Une chose est sûre,  tous les rapports parlementaires sur la question indiquent que ces  dépenses se feront au détriment du programme français de défense  nationale.

 Le recours à des entreprises françaises pour réaliser le programme  : le projet est conçu – sous couvert de défense – pour soutenir  l’industrie d’armement américaine. Tous les équipements d’ores et déjà  déployés en Méditerranée sont à 100 % fabriqués aux Etats-Unis.  Le Pentagone finance depuis quarante ans les efforts de recherche et  développement qui lui sont consacrés. Il est fort probable que les Etats  européens ne se voient confier que des missions de sous-traitance, dont  il n’est pas sûr qu’elles atteindront les montants de leur  participation budgétaire.

 La remise en cause de la capacité de défense autonome de la France  : le bouclier antimissile est contradictoire avec la doctrine de  défense qui fait l’objet d’un consensus en France depuis De Gaulle.  Cette doctrine est basée sur l’assurance que l’adversaire n’entreprendra  rien d’hostile car il sait que la réplique sera dévastatrice. Cette  doctrine ne laisse aucune place à des stratégies d’interception qui, en  relativisant la menace de réplique, en atténueraient la force  dissuasive.

 Le contrôle politique de l’utilisation du bouclier  : tout le monde est d’accord pour dire que le délai de réaction à une  menace balistique est tellement bref qu’il ne permet absolument aucune  action de concertation préalable, les règles d’engagement étant entièrement automatisées. Autre problème: si le missile ennemi porte une charge nucléaire ou chimique : qui prendra le risque de le détruire dans l’espace aérien d’un pays allié avec tous les risques encourus par la population vivant aux alentours de son lieu d’interception ?

 Aucune de ces réserves n’a donc été réellement levée lors du sommet de Chicago et François Hollande a cédé sur toute la ligne aux Etats-Uniens au prétexte de « nécessité pragmatique ». Ce projet selon toutes apparences est donc dangereux, inutile,  et risque même d’être contre-productif en termes de défense nationale.  Il n’a pour but réel que de relancer l’industrie d’armement Etats-unienne, de maintenir la domination états-unienne sur le monde dans le domaine des technologies militaires de pointe, et de tenir à distance la Russie et la Chine en les intimidant. Pourquoi alors le nouveau président français a-t-il avalisé un projet auquel il était opposé il y a 10 ans et pendant sa campagne?  Peut-être parce que la France à présent n’est plus seulement membre de l’OTAN mais fait aussi partie de son commandement intégré, ce qui diminue fortement sa marge de manoeuvre militaire et diplomatique. Autre ironie pour le nouveau président. Début 2008, c’est lui qui avait  porté la motion de censure du groupe socialiste à l’assemblée contre  cette réintégration, affirmant que « cette décision de revenir dans le  commandement militaire de l’OTAN (était) fâcheuse ! ». Depuis il a assuré  au président Obama que la sortie du commandement intégré n’était plus à  l’ordre du jour.

  « Décidément c’est à n’y rien comprendre… »

 

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